ART CONTEMPORAIN
RAYMOND NJOYA, b. 1950, Foumban, Cameroun
À plus de 70 ans, Raymond Njoya révèle une œuvre picturale contemporaine qui réinvente les codes de l’expression artistique bamoun et réveille les ancêtres du Grassland camerounais. Cette révélation n’a été rendue possible que grâce aux commandes successives initiées par le collectionneur Jean-Fabien Gérard Phinera, dans la plus pure tradition du mécénat de l’histoire de l’art.
Raymond Njoya est formé enfant au cours des années 50 à l’école traditionnelle du dessin Bamoun inventée par le célèbre artiste Ibrahim NJoya qui fit de nombreux émules jusqu’aux années 70 chez les artisans du Royaume Bamoun. Rataché en tant que “peintre officiel du Palais” -sous le règne de pas moins de trois Roi-Sultans Bamoun- Raymond Njoya acquit très jeune au coeur de l’univers des artisans Bamoun la maîtrise de l’ensemble des techniques de création : dessin d’abord donc, mais aussi “écriture” du tissus Ndop, bronze à la cire perdue, terre cuite, céramique, sculpture, etc. Il eut notamment la charge en 2020/2022 de réaliser la direction de la création de bons nombres d’éléments du nouveau Musée Royal du Palais Bamoun à Foumban.
Le royaume Bamoun, situé dans les Grassfields de l’Ouest du Cameroun, est un État centralisé fondé au XIVᵉ siècle, célèbre pour sa dynastie royale, ses arts raffinés et sa culture riche en traditions. Il se distingue par un patrimoine artistique exceptionnel couvrant tous les secteurs de la création : statuaire, architecture, masques rituels, mobilier de cour, ainsi que les célèbres tissus N’dop, les bronzes et le dessin Bamoun, témoins de l’histoire et de la puissance symbolique de la monarchie.
Dans la continuité de la grande tradition des commandes artistiques, les réalisations confiées à Raymond Njoya ont révélé, sous un jour nouveau, l’héritage séculaire de la création bamoun. Elles se déploient aujourd’hui autour de trois axes picturaux fondamentaux, qui forment la véritable grammaire plastique de son œuvre contemporaine et l’inscrivent durablement dans l’histoire de l’art.
1) LE DESSIN BAMOUN RÉINVENTÉ
En reprenant et en réinventant l’héritage initié par Ibrahim N’Joya, Raymond N’Joya actualise une tradition graphique qui est elle-même pionnière dans l’histoire africaine de l’image narrative. Souvent considérée comme l’une des premières formes de bande dessinée en Afrique, cette tradition est codifiée, porteuse de récits et de mémoire historique. En la réinterprétant sous forme picturale, l’artiste donne une nouvelle vitalité à cette écriture visuelle et la sort du cadre strictement patrimonial pour l’inscrire dans une dynamique contemporaine.

“Le Roi Ibrahim N’JOYA dans son Palais”, 2023
Peinture acrylique sur toile, 200 x 150 cm
_

” Le Roi Kouoto “, 2023
Peinture acrylique sur toile, 200 x 150 cm
2) L’HÉRITAGE COLORISTE DU GRASSLAND
Le travail de Raymond N’Joya s’inscrit aussi dans l’héritage esthétique du Grassland camerounais, où la couleur occupe une place centrale dans les objets d’art, qu’ils soient utilitaires, rituels ou décoratifs. En intégrant cette science des couleurs dans sa peinture, il établit un lien entre les parures traditionnelles (bonbonnes perlées, masques, coiffes sacrées) et la peinture moderne, faisant de la couleur un vecteur identitaire et une clé de lecture symbolique. Il magnifie ainsi un savoir-faire visuel ancestral dans un médium qui s’adresse à un public élargi.

“Danseurs de la société secrète Kuosi portant masques éléphant #1”, 2024
Peinture acrylique sur toile. 200 x 300 cm.
_

“Danseurs de la société secrète Kuosi portant masques éléphant #5”, 2025
Peinture acrylique sur toile, 200 x 300 cm.
3) LA RÉINVENTION D’UNE PEINTURE AFRICAINE CONTEMPORAINE
En revisitant un jalon fondateur de l’art moderne occidental – Les Demoiselles d’Avignon de Picasso – l’artiste inverse le regard historique. Là où Picasso s’était inspiré des formes sculpturales africaines pour donner naissance au cubisme, Raymond N’Joya, lui, reprend cette œuvre occidentale pour la réafricaniser. Les Dames aux bains de Foumban réinscrit l’imaginaire pictural dans un contexte africain : des femmes locales baignées dans l’univers visuel du Ndop, tissu emblématique du Bamoun. C’est une manière d’affirmer que l’art africain n’est pas seulement source d’inspiration pour l’Occident, mais qu’il a toute légitimité à produire, commenter et transformer l’histoire de l’art mondiale.

“Les Dames au bain de Foumban”, 2025
Peinture acrylique sur toile, 200 x 150 cm.
La démarche de Raymond N’Joya peut donc se lire comme une triple entreprise :
- préservation et transmission d’un langage visuel Bamoun,
- valorisation et transposition des savoirs esthétiques du Grassland dans la peinture,
- réappropriation et inversion du regard dans le dialogue avec l’art moderne occidental.
À travers ces trois axes, Raymond Njoya s’affirme comme un passeur, un créateur qui relie le souffle des ancêtres à l’imaginaire contemporain. Son œuvre témoigne de la capacité de l’art bamoun à se réinventer sans jamais rompre avec ses racines, et ouvre la voie à une peinture africaine contemporaine qui assume pleinement son héritage tout en parlant au monde d’aujourd’hui.
